*** JOURNAL DE BORD DU COMMANDANT ***

02 AVRIL 2025.

Lorsque nous sommes arrivés sur cette planète mon ventre a immédiatement réclamé de faire halte dans les toilettes les plus proches si j’avais l’intention de garder mon pantalon propre.

J’étais donc au toilettes. Un dimanche, dans l’école d’un village dont je ne connais pas le nom, remplie de gens que je ne connais pas, sur une petite planète connue pour être un des avants-postes petit blonds, mais dont je ne connais pas le nom, non plus.

Les amazones ont tenues à ce que j’ignore le nom et les coordonnées de cette planète, au cas où notre mission échouerais. Cette planète est encore en grande partie à l’état sauvage et elle n’est pas vraiment protégée militairement. Les amazones ont fait savoir leur souhait aux gouvernement local de prendre contact officiellement avec la colonie des petits blonds pour avoir des nouvelles des amazones esclaves sur place, en échange d’un traité commercial particulièrement profitable. Accepté illico presto par toutes les autorités locales sans aucunes questions. On ne plaisante pas avec le fric, dit un célèbre proverbe petit blond.

Je suis venu avec quelques amazones dans le cadre d’une mission diplomatique mais pour des raisons de sécurité évidentes mon équipe a tenue à ce que je reste incognito jusqu’à mon discours. Nous sommes donc habillés en civils et je ne porte aucun signe distinctif qui aurait pu révéler mon grade ou mon autorité, si ce n’est que je suis le seul homme, entouré de femmes.

Une de mes co-équipières me raconta plus tard que les petits blonds m’avaient d’ailleurs pris pour une femme. Lorsqu’elle demanda à un des natifs où sont les toilettes pour que je m’isole, l’autre lui répondit en deux temps trois mouvements. Le premier mouvement fût celui de son bras gauche indiquant vaguement la direction à prendre pour rejoindre les toilettes les plus proches. Sa bouche prit le deuxième mouvement pour répondre « Qu’est-ce qui se passe, elle a ses règles ? » en même temps que sa tête faisait demi-tour, pour imposer à ses jambes de faire la même chose et de s’éloigner le plus rapidement possible d’un problème potentiel. Son cerveau se mit en action à ce moment-là, dans un dernier mouvement désespéré, pour tenter de sortir la tête haute, si c’était encore possible, de ce bref entretien avec quelques mots : « Ça commence bien ».

C’est dans les toilettes que m’est venue l’idée de vérifier que nos webcams Sympathiques étaient bien actives et que notre visite était bien enregistrée.

Une de nos webcam était en train de filmer les petites tables du buffet sur lesquelles les petits blonds avaient posés quelques gâteaux appétissants. Ce qui n’avait pas échappé à tous les gosses du village, bien décidés à venir croquer du gâteau sans attendre la fin du discours, ni même le début.

La webcam déplaça son focus sur un jeune garçon à la tête brune qui avait pris pour cible un gros gâteau de mousse crémeuse entouré de raisins noirs sur lequel reposait une énorme couche de gélatine verte, probablement aux kiwis. Il s’approchait de sa cible à la plus grande vitesse possible mais sans courir, comme l’impose le règlement de l’école, avec un sourire carnassier qui en disait long sur l’avenir du gâteau.

Pour hâter encore un peu plus le mouvement, et mettre de son côté toutes les chances d’obtenir la plus grosse part de gâteau possible, il décida de sauter l’étape assiette, cuillère, serviette, imposée par le règlement de la fête scolaire, qui lui aurait sans doute permis de manger proprement mais qui l’aurait aussi privé du plaisir de se lécher les doigts pleins de crème après le goûter.

Ne pouvant emporter tout le gâteau sans se faire remarquer, son cerveau se résigna à découper calmement une part standard le plus proprement possible sous le regard inquisiteur d’un père de famille assis à la même table que le gâteau. Lorsque ce débutant eu le réflexe de faire le tour de la salle du regard, le jeune garçon prit délicatement mais rapidement la plus grosse des deux parts du gâteau à pleines mains en même temps que ses jambes commençaient à marcher dans la direction opposée, toutes prêtes à faire rugir le moteur pour s’échapper du bâtiment avec le butin.

Lorsque le surveillant ramena les yeux vers la table, il vit en même temps une part de gâteau désespérément seule et beaucoup trop petite sur le plateau, et le dos d’un gamin aux mains pleines bien trop pressé pour être honnête. N’écoutant que son courage et une énorme poussée d’adrénaline le surveillant se leva d’un geste vif avec la ferme intention de rattraper la petite tête brune pour lui demander des comptes.

Bloqué dans sa fuite par un petit groupe de parents d’élèves en train de faire semblant de discuter tout en buvant des boissons gazeuses, le gamin essaya de faire comme si de rien n’était, et de rester digne pendant que la grosse part de gâteau commençait à lui tomber des mains, par le milieu. Le gâteau atterrit par terre en même temps que la main du surveillant sur l’épaule du gosse, à la surprise de tous.

C’est à ce moment que je sortis des toilettes. J’entendis quelques remarques acerbes fuser à destination du malheureux gourmand pendant je rejoignais la file d’attente qui permet de s’équiper, assiette, cuillère, serviette, et de manger proprement. Une surveillante, fixe, tenait son poste en sortie de file d’attente pendant que d’autres surveillantes, mobiles, supervisaient la file d’attente, le tout dans une chorégraphie réglée au millimètre qui en disait long sur leur professionnalisme et leur expérience du terrain.

Je n’eus pas mon mot à dire lorsque la surveillante me pris à parti pendant que je m’approchais d’elle avec un timide sourire sur le visage. « Et lui, qu’est-ce qu’il veut celui-là ? » Figé sur place par l’effet de surprise, et toujours silencieux, ma webcam enregistra la petite colère et la grosse crise d’orgueil de la surveillante qui se mit à gesticuler pour attirer l’attention de ses collègues et obtenir des renforts rapidement. « Regardez-moi ça, si c’est pas malheureux. On leur prépare des gâteaux, on vient travailler le dimanche, et ça ne vous dit même pas merci ! »

Les renforts espérés m’encerclèrent immédiatement pendant que je prenais soin de garder une attitude calme et pacifique, avec les mains bien en vues. Ne sachant plus quoi rajouter, la surveillante éclata en sanglots et fit semblant de s’éloigner de quelques mètres avec la tête entre les mains pour essayer de cacher son désespoir. Ce qui attira d’autres renforts et remplis la cantine de l’école de nouvelles surenchères perfides.

Le groupe des parents d’élèves décida alors de mettre fin à notre mission diplomatique et à la petite fête sans attendre le discours, parce que « …vraiment, quand c’est trop, c’est trop. Voila ce que c’est avec les amazones, on ne peut jamais leur faire confiance. De toutes façons on sait très bien ce qu’elles vont nous raconter, c’est même pas la peine de les écouter, on connaît le discours par coeur. Et je me demande bien pourquoi on leur confie encore nos gosses ! »

Toujours silencieux, et inquiet, je cherchais du regard mes co-équipères lorsque je les aperçues en train de se lever de la table où elles s’étaient assises pour m’attendre. Un des petits blonds, déjà debout, demanda aussitôt « Qu’est-ce qui se passe ? », d’un air menaçant pour montrer clairement qu’il avait bien l’intention de ne pas laisser dégénérer la situation.

Pendant qu’une amazone répondait « C’est notre ambassadeur… » en me montrant de la tête, les autres amazones se rassemblèrent et nous décidâmes tous instinctivement de nous replier stratégiquement vers le vaisseau spatial sans attendre qu’elle ait finie sa phrase.

Je me disais que nous y serions plus en sécurité, et que cette première mission de contact diplomatique avait encore toutes ses chances de ne pas être un échec si j’arrivais à mettre en sécurité le petit groupe d’amazones que nous étions venus libérer de l’esclavage. Tant pis pour le discours de présentation, la mission avant tout, ce sont des choses qui comptent pour un jeune préfet intergalactique fraîchement nommé.

Lorsque nous sommes arrivés en courant dans le vaisseau spatial nous nous sommes empressés de verrouiller la porte d’accès avant de regarder par les hublots. Alertés par des cris de colère de plus en plus forts et de plus en plus perfides, tout le village venait se regrouper devant l’école pour prendre des nouvelles.

Obsédés par une rage de moins en moins retenue, ils continuèrent à se monter la tête contre nous en répétant à qui voulait l’entendre toute une suite d’arguments malhonnêtes. Jusqu’à ce que la surveillante qui avait commencée ce déplorable incident à la cantine commença à s’élever dans les airs tout en gesticulant. Ce qui fit taire la plupart de ceux qui étaient attentivement en train de l’écouter.

Ce genre d’exploit n’est pas courant chez les petits blonds et même si les poules ont des ailes, on les voit rarement voler. Elle commença à se taire en arrivant quelques têtes au-dessus de la foule inquiète et se mit à paniquer lorsqu’elle constata qu’elle avait perdu le contrôle de ses bras et de ses jambes qu’elle prenait pour des ailes. La petite foule fit pareil. Et la colère de ceux qui avaient encore les pieds sur terre continua d’augmenter jusqu’à ce que tous décollent du sol comme des poules en colère, pour s’en aller rejoindre la première.

Nous étions rassemblés devant les hublots du vaisseau spatial lorsque le silence reprit ses droits sur ce petit village qui aurait pu tout avoir pour être calme et paisible. La petite troupe en colère flottait maintenant deux ou trois mètres au-dessus du sol. Ils étaient tous enchaînés et bâillonnés, sous de sombres nuages qui se mirent à ruisseler d’une sorte de suie grasse qui vint les recouvrir comme du goudron.

C’est à ce moment que je décidais de faire décoller notre vaisseau spatial pour renforcer notre repli stratégique et rejoindre le reste de la flotte. Il s’éleva dans le ciel pendant que Glados lançait la chanson « Hotel california » de Eagles dans les haut-parleurs.

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Embarque dans l’aventure et écrit la suite dans ton journal de bord personnel.

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Écrit par Laurent CAS, LITTLE BIG ONE.